Intervention aux Journées Nationales de l’École de Psychanalyse des Forums du Champ Lacanien
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L’introduction de la pulsion de mort est teintée de la violence de la première guerre mondiale. Néanmoins, Freud ne se contente pas de concevoir une « pulsion [qui] agit au sein de tout être vivant et tend à le vouer à la ruine, à ramener la vie à l’état de matière inanimée » ; il en précise également une fonction : « L’être animé protège pour ainsi dire sa propre existence en détruisant l’élément étranger ».[1]
Ladite fonction nous permet, avec Lacan, d’aller au-delà d’une pulsion réduite à la simple destruction et de lui donner un statut fondamental pour l’existence même du sujet parlant. En effet, dès sa première allocution du séminaire XVI, LACAN rappelle les conditions précaires de l’existence du sujet parlant : ce dernier ne peut rien trouver dans l’Autre qui donne consistance à la vérité de son être sauf à recourir à un acte de foi qui est, lui-même, dépendant de l’acte de parole. Pour Lacan, cette parole est conditionnée à une cause fondamentale, une course dans le sillon de l’objet a.
Dans cette perspective, Lacan ne situe pas la pulsion de mort dans la chaîne signifiante, ni comme un produit de celle-ci, mais la situe en fonction du rapport entre S1 et S2. Il lui attribue le statut de « volonté de création à partir de rien, volonté de recommencement » [2]. Cela donne à l’indication Freudienne sur la pulsion de mort, protectrice de « l’être animé », une fonction essentielle et soutenante pour le parlêtre tout en renversant le binôme Freudien pulsion érotique / pulsion de mort : La pulsion érotique parce qu’elle vise un état de tension le plus bas possible, s’inscrit à rebours de la course à l’objet a, au risque qu’au point de tension le plus bas, la parole cesse et produise la chute du Sujet divisé. À l’inverse, c’est bien en protection du parlêtre qu’intervient la pulsion de mort : au service de la répétition et de l’objet a, c’est une pulsion qui empêche toute forme d’oblativité. Elle s’assure de défaire, de déconstruire et de détruire sans relâche, empêchant toute suture du réel qui contreviendrait à la dialectique nécessaire à l’ex-sistence du Sujet divisé et de son moi. Elle est l’ouvrière qui maintient les conditions nécessaires à une vérité qui ne se soutient que de parler. Garante que ça continue de parler, elle permet l’acte de foi, l’illusion précaire de consistance d’un moi que se raconte le parlêtre, dans sa course à ce qui cause son désir et permet sa parole.
[1] A. Einstein et S. Freud, Pourquoi la guerre ?, Rivages, 2005.
[2] J. Lacan, Le Séminaire, Livre VII : L’Ethique de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1986, p.251.
